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Zoom sur… le Laboratoire d’Artistes Créateur.ice.s Sympathiques et Engagé.e.s

Dans ce laboratoire, aucune blouse blanche : les chercheurs sont des artistes ! Leur protocole ? Organiser des espaces de parole où les participants élaborent collectivement des solutions aux problèmes. Une expérimentation artistico-sociale racontée par l’un de ses fondateurs, Cyril Boccara.

À la recherche de l’entièreté perdue…

Issu des quartiers populaires, Cyril Boccara réalise ses études à Henri IV et à Normal Sup’. A la recherche d’une existence en cohérence avec ses convictions, il s’implique dans des activités militantes pour « sortir de soi-même et aider les autres ». Inspiré par les recherches anthropologiques de son père sur le rôle social du théâtre dans la communauté maya, Cyril ouvre en 2013 avec Hervé Charton et Sandra Leclercq un espace d’Actors Studio gratuit au Plongeoir, dans le 8ème arrondissement de Lyon. Des comédiens-nes de passage ou de longue date viennent se rencontrer, échanger, s’entrainer. Chaque vendredi, ils travaillent leurs convictions (ce qu’ils appellent dans leurs recherches les nécessités) et leurs expressions corporelles. « Être sur la réflexion mais aussi sur la sensation le corporel, l’émotif, le jeu. Être le plus entier possible. »

 

Pendant les trois années qui suivent, les participants approfondissent différentes techniques d’improvisation ; ils réalisent des films ; débattent de sujets aussi vastes que l’immigration, l’écologie, l’amour ou la violence ; ils vibrent, s’engueulent, se se retrouvent mais surtout, s’alignent avec eux-mêmes.

 

L’histoire est belle, sédimentée. Evidemment c’était complexe, c’était une grande thérapie collective. Ce qui était beau c’était les gens qui sont partis. Des gens ont dit « ah putain cette expérience m’a permis de comprendre ce que je voulais vraiment faire dans la vie ». Je pense à Lucile ou à Gaétan qui ont fait des séances d’1h30 où ils disaient qu’ils partaient, en disant qu’ils avaient fait un chemin qui leur avait permis de comprendre où ils allaient. Ils partaient et c’était bien. Ils s’étaient alignés. C’étaient des moments super forts.

 

 

Puis est venu le temps de sauter du Plongeoir.

Le Pari de l’Intelligence Collective (PIC)

L’idée d’expérimenter des formes théâtrales en dehors du Plongeoir a fini par s’imposer. « J’avais le désir de plus en plus fort de faire du théâtre en dehors des théâtres en faisant participer des gens, en racontant leur propre histoire avec eux. Sans non plus renier tout ce qu’on pouvait leur apporter niveau artistique(s), mais en partant toujours de leurs histoires, de leurs envies, de leurs espaces. » Sortir le théâtre des théâtres, en faire un outil de partage et de transformation sociale.

 

Le collectif propose des ateliers participatifs à différentes structures et publics. Il réalise des interventions dans la rue, dans des mosquées, des églises, des lycées… Rapidement, une forme s’impose : le PIC. Qu’il soit le « Pari de l’Intelligence Collective » ou un « Partage Improvisé Convivial », le PIC repose sur la création d’un moment pendant lequel des participants expriment leur opinion personnelle sur un sujet formulé collectivement et explorent ces idées concrètement à travers l’histoire d’un personnage et sa quête. L’objectif est que chaque individu puisse participer (exprimer sa réalité) ; être non plus simplement spectateur mais acteur (agir sur cette réalité). La forme la plus récurrente de PIC est celle du problème à résoudre, dans la tradition du théâtre-forum. Elle s’adapte autant à des questions d’actualité qu’à des réalités concrètes qui peuvent toucher une personne, une entreprise ou un groupe.

 

On est disposé en cercle et quelqu’un prend la parole. Un questionnement collectif apparaît. Après avoir compris l’enjeu du public, on décide entre membres du LACSE de l’histoire qu’on adapte. Il y a des rôles différents : le/la héros, le/la dramaturge, le/la metteur-e en scène, et enfin le-a débateur-trice dont le rôle est d’amener la participation du public en posant des questions, en aidant certains publics à monter sur scène avec les comédiens et en créant de l’ambiance (chansons, bruitages).

Faire théâtre comme on fait société

Les expérimentations du LACSE ne sont pas seulement artistiques : elles sont aussi sociales. Ce qui est à l’œuvre c’est une désacralisation du théâtre pour en faire un outil d’expression individuel et collectif. « On participe à un mouvement où on n’est pas du tout les seuls, d’autres compagnies s’interrogent sur ce fait que le théâtre ne soit pas seulement sacré, une bulle de spécialistes, mais quelque chose qui puisse être utilisé par tous pour un monde tourné vers la joie, l’imaginaire. »

 

Sortir le théâtre des théâtres ; et si le théâtre doit être fait dans les théâtres, qu’il soit fait en relation avec le public, qu’il puisse exprimer ses besoins. Dans le spectacle C’actus, les comédien·ne·s du LACSE viennent voir les personnes dans la queue et choisissent avec elles les sujets d’actualité qu’elles souhaitent voir traiter. Les comédien-nes racontent des histoires dont le public, même s’il ne participe pas autant que celui des PICS, n’est jamais exclu. Et c’est certainement là le point central du LACSE : le collectif.

 

C’est de cette façon que le groupe lui-même se structure. Ici pas de leader ou plutôt des leaders. Dans leur rendez-vous hebdomadaire, chacun est invité à exprimer ses opinions et ses envies. Si les décisions administratives impliquent le consentement de chacun, tout n’est pourtant pas discuté et chacun fait confiance à l’autre. Tout le monde a le droit de prendre des initiatives, lancer de nouveaux projets. En contrepartie de cette liberté, les actions sont transparentes (responsabilité) et critiquables par le reste du groupe (consentement). Ce qui se passe au LACSE est une célébration du lâcher-prise, l’expérimentation d’un espace où chacun peut s’exprimer et où les différences sont partagées pour devenir une force au service du collectif.

 

Si les ateliers au Plongeoir ne sont pour l’heure plus ouverts aux personnes de passage, cette décision pourrait évoluer, car au LACSE, rien n’est figé. Les projets participatifs côtoient les spectacles semi-écrits ou semi-improvisés ; les « lacsés » s’opposent, s’alignent, s’élèvent et les lignes bougent. Le LACSE est une forme de démocratie en acte, une démocratie vivante ; un collectif engagé qui rappelle l’importance de réapprendre son corps, ses émotions, et de les partager. « C’est d’abord ça et c’est ça qu’il faut arriver à transmettre et ça passe par la critique sociale : se sentir bien dans son corps et bien dans un monde, ne jamais nier les deux. »

Le LACSE est aujourd’hui composé de Cyril Boccara, Sarah Brochart, Hervé Charton, Marie Dalle, Aurélie de Foresta, Joris Morel, Alice de Murcia, Elodie Nosjean, et Gaspar Blanchard, chargé de diffusion. 

 

Site internet : https://lacse.wordpress.com/

Contact : lacsengage@gmail.com

 

Clémence Drack

ZAD

Magazine culturel engagé, ZAD est un webmedia indépendant soucieux de partager des contenus réflexifs sur les arts visuels et le spectacle vivant.

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