ÉcologieEnquêtesFéminisme-s

#TOP 5 des scénographies de la Fashion Week Paris 2020

En mars dernier se sont déroulés les traditionnels défilés de la Fashion Week à Paris ! C’était juste avant le confinement, un confinement à la lueur duquel tout nous semble différent. ZAD a sélectionné pour vous les mises en récit les plus en phase avec notre époque !

Numéro 5 : la sobriété de Chanel

Nommée directrice artistique de la Maison Chanel en février 2019, Virginie Viard propose un défilé toute en sobriété. Aucune problématique n’est mise en avant. On retourne au minimalisme, au noir et au blanc. Les mannequins défilent, décontractées, sur une musique de l’indétrônable Michel Legrand réalisée pour le film Peau d’Âne. Une fumée délicate accompagne leurs pas. Le décor qui structure ces déambulations est ondulé, lisse, blanc. Le sol, recouvert de plexiglas, reflète cette nef incroyable du Grand Palais.

« Du mouvement, de l’air… Pour le défilé, pas de cadre. Je n’aime pas ce qui est encadré »

Virginie Viard

Pourquoi on aime ?

            Parce qu’avec ce défilé, Virginie Viard rompt avec le faste de Karl Lagarfeld. L’effet est redoutable, moderne et écologique ! En effet, il n’est pas inutile de rappeler que la capitale s’est donné cinq ans pour rendre le secteur plus responsable, en réduisant notamment les émissions de CO2 et en privilégiant les circuits recyclables. La femme est présentée ici sous un jour intemporel, tant par les tenues que par cette mise en scène. Elles défilent seule ou à plusieurs, dans une balade enchanteresse et hors du temps. Les silhouettes semblent flotter, comme ces notes légères de Michel Legrand qui en janvier à peine nous a quitté. On trouve ici la mise en pratique de ce postulat moderniste cher à Ludwig van de Rohe : « Less is more ». L’atmosphère est légère et c’est ce qui nous manque le plus depuis le confinement !

Numéro 4 : l’alerte écologique lancée par Balanciaga

Le show commence le dimanche à 11h30, heure de la messe. L’écran installé au plafond est le plus grand jamais construit en France. Des images apocalyptiques sont diffusées ; l’orage gronde, les rayons du soleil brûlent. Les mannequins déambulent dans un univers chromatique noir, comme ce « vide » spatial qui entourent les objets célestes. La montée des eaux a recouvert le sol. Les créatures s’y reflètent. Des hommes et des femmes de tous milieux défilent (femmes de ménage, étudiants, mères de famille, architectes, artistes, ingénieurs…). Une odeur de gazoline embrase la salle. C’est l’encens du monde moderne, celui du danger des moteurs qui polluent la terre. L’atmosphère est anxiogène, la fin du monde est proche.

Pourquoi on aime ?

Balanciaga propose une parade liturgique qui sonne comme un mauvais présage. En dépit de cette pandémie mondiale, nous ne sommes pas (encore) dans un état de chaos apocalyptique et pourtant, cette hypothèse ne nous a jamais paru aussi probable. En donnant à voir ce monde proche du chaos, le directeur artistique Demna Gvasalia envoie par ce défilé un signal d’alarme, un cri du cœur écologique. Les mannequins qui défilent ne sont plus des Hommes, ils sont des prophètes, des dévots, des diables qui peuplent ce monde d’après, celui d’où l’on ne voit que trop bien les ténèbres. Bientôt les super-héros défilent, mais rien ne semble avoir changé… est-il déjà trop tard ?

Numéro 3 : l’engagement féministe chez Dior

Au Jardin des Tuileries, le public est accueilli dès l’entrée avec les mots « I Say I ». Il s’agit du titre de l’introduction du manifeste La presenza dell’uomo nel femminismo, écrit en 1971 par Carla Lonzi, critique d’art italienne et activiste. Le ton est donné : celui de la subjectivité féminine. Marie Grazia Chiuri, directrice artistique, et Claire Fontaine ont recouvert le sol des pages du journal Le Monde, clin d’œil à Henri Matisse et à la photo prise par Robert Capa en 1949 où on le voit dessiner dans un salon bourgeois avec, au sol, ces couvertures de journaux. Au plafond sont accrochés des LED. On peut y lire les mots « consent » (plusieurs fois), « women’s love is unpaid labor », « when women strike the world stops », « feminine beauty is a ready-made », « patriarchy = climate emergency », « women raise the uprasing » et « we are all clitoridian women »

Pourquoi on aime ?

On aime cet engagement fort qui se manifeste à travers une simplicité de décor. Simplicité mais pas simpliste car les références sont pointues (on pense à « I say » et le manifeste de 1971, ainsi qu’à la photo de Matisse prise par Capa en 1941). Mais le thème est suffisamment prégnant pour être lisible. Comment en est-on arrivé à une telle lisibilité ? C’est là qu’intervient le « bruit visuel » incarné par les pages de journal. Ce « bruit visuel » dont parle Claire Fontaine est « celui du monde extérieur qui pénètre dans le temps du défilé, au croisement des convictions et des soulèvements, de l’esthétique et de l’éthique ».  La Maison Dior ne manifeste pas qu’un engagement ; elle met en scène ce bruit incessant et divers qui parvient à nos oreilles et qui nous fait par exemple aujourd’hui adopter des gestes barrières. LÀ est la force de ce défilé.

Numéro 2 : le questionnement du temps chez Louis Vuitton

La Maison Vuitton choisit le Musée du Louvre pour ce défilé où les repères temporels sont bouleversés. Un chœur de 200 personnes, toutes vêtues de costumes que l’on situe entre le XVème siècle et les années 1950, regarde notre époque. Il y a dans cet évènement deux travails : celui de Nicolas Ghesquière (directeur artistique) pour le catwalk « anachronique », et celui de Milena Canonero, costumière multi-oscarisée (Orange Mécanique, Shining, Marie-Antoinette, Le Grand Budapest Hotel…) pour la tribune du passé. Les robes victoriennes et les redingotes observent des anoraks et une combinaison de motard brodée « I still breathe the past. » L’atmosphère musicale qui accompagne cette traversée dans le temps est l’œuvre de Nicolas de Grigny, compositeur du XVIIème siècle, remixée par Woodkid et Bryce Dessner. Elle est titrée « Three hundred and twenty », comme le nombre d’années que couvrent ses différentes références musicales.

Pourquoi on aime ?

Dans ce défilé, rien n’est laissé au hasard. Nicolas de Ghesquière et Milena Canonero ont réalisé une œuvre totale : un nouvel opéra où, comme la mode est le reflet du temps qui passe, les époques se croisent, s’observent et inspirent une nouvelle ère dont on ne peut saisir encore les contours. Ils réalisent une partition qui laisse la part belle à cet avenir, façonné par de nouvelles mentalités, et qui constitue la suite de l’histoire. Ils nous rappellent également que, de même que l’on observe le passé, le futur examinera à son tour notre époque et qu’il faudra être à la hauteur des enjeux. Enfin, on ne peut que saluer l’engagement écoresponsable de Nicolas de Ghesquière qui a su proposer une structure composée de bois et de Valchromat certifiés 100% PEFC, c’est-à-dire qui assure une provenance responsable et durable des ressources utilisées. Autre fait notable, les décors réalisés sont reversés à des associations ! Bref, on n’aime pas, on adore !!

Numéro 1 : la philosophie minimaliste de Lemaire

Christophe Lemaire et sa compagne Sarah-Linh Tran nous ont donné rendez-vous dans le hall d’accueil de la faculté de médecine de Saint Germain des Près. En choisissant ce lieu, ils affirment une identité parisienne, sophistiquée et cosmopolite. Dans ce hall qui pourrait être celui d’une gare, les mannequins ne défilent pas : ils marchent comme on marche dans la vraie vie, empruntent des chemins qui ne sont pas définis, s’arrêtent parfois pour mieux se perdre dans leurs pensées. Leurs visages manifestent une palette de sentiments humains, chose inouïe dans ce milieu où l’inexpressivité est la norme. Ils ne sont sur aucun podium, ils sont comme nous. Pas de podium donc, et pas de bande-son non plus, simplement les bruits des talons qui passent…

Pourquoi on aime ?

Ce qu’on aime, c’est cette absence de décor, cette absence de musique, cette absence de superflu et de superficiel qui caractérisent ce milieu du luxe et de la Fashion Week. En proposant des vêtements conçus pour le quotidien, le duo de créateurs prend à contre-pieds le rythme incessant de la « fast fashion » et ses revirements conceptuels. Cette scénographie permet que l’on prête attention aux infimes détails qui font toute la différence. Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran utilisent leur complémentarité pour proposer des garde-robes qui correspondent au mieux aux besoins spécifiques des hommes et des femmes. Souvent inspirés par les vêtements de travail traditionnels d’à travers le monde, leurs collections s’inscrivent dans une lignée utilitaire. Ils promeuvent une approche minimaliste de la mode : un vêtement utile, conçu à une fin bien précise, de belle fabrique, aux lignes sobres et élégantes, et donc intemporel. Plus que tout autre défilé, La Maison Lemaire ne clame pas haut et fort ses engagements, elle les met en pratique, tout simplement, et c’est ce qui en fait le défilé le plus en phase avec notre époque et une leçon pour l’ensemble du secteur.

Clémence Drack et Clara Erbs

ZAD

Magazine culturel engagé, ZAD est un webmedia indépendant soucieux de partager des contenus réflexifs sur les arts visuels et le spectacle vivant.

Articles similaires

2 commentaires

  1. Personnellement j’ai beaucoup aimé la mise en scène sobre et minimaliste de Chanel une belle inspiration ! La mode est vraiment un univers créatif merci pour cet article intéressant !

  2. Belle sélection et des analyses intéressantes qui nous aident à décrypter cet univers parfois énigmatique de la mode, et à mieux en apprécier l’essence. Merci beaucoup !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page