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« Réfléchir », l’œuvre miroir de notre temps

Sur la plage de Leffrinckoucke près de Dunkerque, des bouts de miroirs brisés recouvrent un ancien blockhaus allemand. Reflétant la mer, le ciel et les passants, ils éclairent le passé et réfléchissent le présent. Une œuvre engagée, poétique et écologique où s’affrontent les extrêmes.

Sur les plages d'aujourd'hui, les traces de la guerre d'hier

 À Leffrincoucke trônent des mastodontes de béton, derniers vestiges d’une guerre mondiale dévastatrice. C’est ici qu’Anonyme grandit. Enfant, il joue l’aventurier sur les longues plages de la mer du Nord et trouve ça et là les reliques d’un temps passé : cartouches de balles et boutons d’officiers anglais. Ce sont les traces de l’évacuation en mai 1940 des troupes britanniques vers le Royaume-Uni, un évènement connu sous le nom d’« opération Dynamo ».

 

Cette histoire raisonne pour ceux qui l’ont vécue comme un véritable cauchemar. 80% de la ville de Dunkerque a été détruite. Les habitants y ont tout perdu. Ils aimeraient oublier mais les blockhaus sont là, inexorablement, sur la plage. L’opération pour les retirer étant trop coûteuse, ils continuent à être le terrain de jeux d’enfants à qui on n’explique que trop peu leur histoire…

Image d’archive. Collection particulière. Les britanniques attendant sur la plage l’arrivée des navires.

Une oeuvre d'art pour réactiver la mémoire

Aujourd’hui, la plage continue d’être le théâtre de trajectoires humaines désespérées. Depuis la signature des Accords du Touquet, la police française a en charge d’empêcher sur son territoire les départs des personnes qui tentent d’atteindre l’Angleterre. Coincés dans des camps, ils sont nombreux à fuir la guerre dans l’espoir d’une vie meilleure. Alors qu’il a quitté Dunkerque à 23 ans pour parcourir le monde, Anonyme s’engage dès son retour en France auprès d’une association de réfugiés. C’est à ce moment qu’il constate l’amplification du repli sur soi et la progression du racisme au sein de la population.

 

 

« Avec ce que nos familles ont traversé il y a 80 ans,

il y a un devoir d’accueil et de bienveillance. » – Anonyme

 

 

Afin de réactiver la mémoire collective, il se lance dans un projet fou : recouvrir de miroirs le terrain de jeu de son enfance. Mars 2014 : c’est le début de centaines d’aller-retours depuis la capitale, de milliers de cartouches de colle utilisées et de millions de bouts de miroirs brisés pour recouvrir les 350m2 de l’édifice. Dans cette œuvre qu’il baptise « Réfléchir », Anonyme réunit les extrêmes. À la force du béton il pose la fragilité du verre. À l’Histoire qui peu à peu s’efface, le blockhaus comme un phare qui éclaire.

Crédits : Anonyme

Le lieu, chargé d’histoire, donne à l’œuvre une dimension symbolique et esthétique forte. Les bouts de miroirs brisés, réfléchissant la lumière naturelle et les couleurs de la nature environnante, déstructurent les visages des passants. Impossible de se perdre, comme Narcisse, dans son propre reflet. L’œuvre restaure l’allocentrisme et rappelle à chacun que l’histoire laisse des traces qui nous survivent ; que chaque époque a ses défis à relever et qu’il faut être à la hauteur. Guérir les blessures du passé par l’action du présent. Sortir de l’ombre pour atteindre la lumière.

 

« Réfléchir » comme message d’espoir donc, mais aussi comme signal d’alarme car la montée des eaux induite par le changement climatique n’épargnera pas Dunkerque. L’Histoire n’est qu’un éternel recommencement. Se souvenir c’est se donner le pouvoir d’agir.

Une oeuvre d'art à l'épreuve du temps

Depuis son installation, les habitants se sont emparés de l’œuvre qu’ils ont rebaptisée « Blockhaus-miroir ». Référencée dans les plus grands guides touristiques dédiées à la région, elle est devenue source de fierté et d’inspiration. Des selfies des passants, aux photos de mariage, ils sont nombreux à choisir la magie du blockhaus-miroir comme décor. Exposée à la force de la nature (tempêtes de vent, eau, sel et sable), l’œuvre nécessite pourtant un entretien éreintant. Trois mois de travail sont nécessaires chaque année pour remplacer les mosaïques de miroir, faute de quoi, le gris du béton réapparaît.

Crédits : Anonyme

Le 21 juin 2020, au solstice d’été, Anonyme annonce « le crépuscule » de l’œuvre. Malgré le profond attachement des habitants et les nombreuses marques de soutien qui se sont manifestées depuis, le blockhaus-miroir ne sera bientôt plus. Si les cœurs sont lourds, si la tristesse est infinie, il incombe désormais à tous de ne pas oublier. Attachons-nous à honorer sa mémoire ; attachons-nous à réfléchir à ce que l’œuvre aura laissé et aux liens qu’elle aura permis de tisser.

 

Il faudra se souvenir de Samson, ce nigérian autrefois réfugié, qui s’est lié d’amitié avec l’artiste et qui a pris soin de l’œuvre sur les deux dernières années. Samson, symbole d’espoir.

 

Il faudra se souvenir d’Anonyme, cet artiste qui efface son nom pour faire résonner celui de l’œuvre et qui se sert de l’Art pour mettre en lumière des messages de paix. Cet artiste qui a pris le parti de sortir des musées pour s’adresser à tous les êtres humains et qui fait de la nature sa complice.

 

Il faudra se souvenir des possibilités infinies de l’Art.

Clémence Drack

ZAD

Magazine culturel engagé, ZAD est un webmedia indépendant soucieux de partager des contenus réflexifs sur les arts visuels et le spectacle vivant.

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