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Le recours au mythe d’Ulysse dans la scène théâtrale contemporaine

Elle est considérée comme l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature. L’Odyssée d’Homère retrace le parcours d’Ulysse qui, après la Guerre de Troie, cherche à rejoindre Ithaque où sa femme Pénélope l’attend. Son absence durera dix-sept ans. C’est une trajectoire des mers, une trajectoire humaine, semée d’aventures et d’embuches où l’idée d’un retour est autant un espoir qu’une chimère. Cette histoire est une histoire fondatrice de la civilisation européenne. Ce qu’elle permet, c’est une métaphorisation des situations typiques du parcours de migration qui rend possible un processus d’identification à ce qui est enduré. Une force dont se sont récemment saisi de nombreux metteurs en scène qui s’emparent de l’imaginaire odysséen pour raconter la pluralité des exils contemporains.

Épisode 1 : l’usage du mythe d’Ulysse par la scène théâtrale

Elle est considérée comme l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature. L’Odyssée d’Homère retrace le parcours d’Ulysse qui, après la Guerre de Troie, cherche à rejoindre Ithaque où sa femme Pénélope l’attend. Son absence durera dix-sept ans. C’est une trajectoire des mers, une trajectoire humaine, semée d’aventures et d’embuches où l’idée d’un retour est autant un espoir qu’une chimère. Cette histoire est une histoire fondatrice de la civilisation européenne. Ce qu’elle permet, c’est une métaphorisation des situations typiques du parcours de migration qui rend possible un processus d’identification à ce qui est enduré. Une force dont se sont récemment saisi de nombreux metteurs en scène qui s’emparent de l’imaginaire odysséen pour raconter la pluralité des exils contemporains.

I/ L’Odyssée d’Homère, l’histoire universelle d’un retour qui n’en finit pas

Sur l’Île de Kikones, chez les Lotophages et sur l’île des Cyclopes, le récit témoigne de la perte de l’orgueil à l’oubli de soi. La dissimulation de l’identité devient pour Ulysse et ses compagnons une stratégie de survie. Avec, comme une épée de Damoclès, cette injonction à ne pas rentrer chez soi les mains vides. Joseba Achotegui, psychiatre et professeur à l’université de Barcelone, décrit un état dépressif chronique qui affecte l’immigrant vulnérabilisé par un pays d’accueil qui exige de lui des comportements qui dépassent ses facultés d’adaptation. Des sentiments de désorientation, de confusion spatio-temporelle qui sont les signes d’un syndrome de « deuil migratoire ». Sur l’île des Géants, Ulysse fait l’objet de projections haineuses, violentes. Les migrants, les « sans terre », sont amputés de toute dimension humaine : leurs désirs, comme leurs besoins, sont niés. Ces épreuves renforcent le sentiment d’appartenance communautariste.

 

(Ulysse) pleurait sur le promontoire où il passait ses jours/ Le cœur brisé de larmes, de soupirs et de tristesse, / Et promenant ses yeux mouillés sur la mer inféconde. » 

Homère : V, v 82-84.

La migration expose le migrant à des souffrances… Mais elle en occasionne aussi à tous ceux que cette absence affecte : les parents inquiets, l’épouse délaissée, les enfants qui grandissent sans père, mais aussi la nation, qui voit ses forces vives partir à l’étranger. Le sociologue Abdelmalek Sayad, élève de Pierre Bourdieu, évoque un sentiment de « double absence », comme le fait de se sentir, ni homme « d’ici », ni homme de « là-bas », comme si l’on était un « mort-vivant » ou un « vivant déjà mort ».

Lorsqu’Ulysse, retenu pendant sept ans par Calypso, embarque sur un radeau, une tempête effroyable le conduit à deux jours de nage. La mer est un espace illusoire, un moyen de s’échapper qui ne renferme nulle solution. Il devient un naufragé que des jeunes filles découvrent nu sur la plage. « En voyant l’horreur de ce corps abîmé par la mer, / Elles s’enfuirent en tous sens (25). » (25) Homère : VI, v 137-138. C’est avec l’aide d’Athéna, déesse de la Raison, de la Prudence et de la Sagesse, qu’il pourra survivre.

La force de ce récit, à la fois sensible et politique, inspirent la scène théâtrale contemporaine. Ces créations, en réactivant une mémoire commune, déploient, par un jeu de représentations, les expériences contemporaines de l’exil.

II/ Un récit héroïque protéiforme au service d un théâtre engagé et engageant

Dans Les larmes d’Ulysse : portraits du « migrant » en « héros grec », Claire Lechevalier interroge l’usage récurrent sur les scènes théâtrales contemporaines du personnage d’Ulysse pour représenter la vulnérabilité, les incertitudes, et la précarité du sort des migrants.

 

Elle évoque le spectacle fondateur d’Ariane Mnouchkine, Le Dernier Caravansérail (Odyssées), créé à la Cartoucherie en 2003. Un spectacle dont le point de départ est le centre de réfugiés de Sangatte dans le Nord Pas de Calais où sont récoltés des récits de vie. En partant du réel, Ariane Mnouchkine confronte l’image au cliché et, par la représentation, parvient à transmettre ces expériences d’exil et de déracinement. L’Odyssée comme point de référence plutôt qu’un point de départ.

C’était mon premier voyage, et c’était un long voyage.
Tout était nouveau à mes yeux, et quelque peu terrifiant.
Car j’étais seul, j’étais un enfant.
Je n’avais en ma compagnie aucun membre de ma famille, je n’avais aucun ami qui me donne du cœur.
Tout était halètement

Récit de Mansour, réfugié afghan, extrait du spectacle

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©Michèle Laurent

« Nos Ulysses sont aujourd’hui sans nom et sans retour. Hier on était commerçant, professeur, ingénieur, médecin, agriculteur, informaticien, champion de billard, espoir de la boxe, comédien, auteur de théâtre, père de famille, institutrice. Aujourd’hui : personne. Personne le nom par lequel Ulysse se désigne à Polyphème. »

 

Ariane Mnouchkine

Depuis cette création, le phénomène a pris de l’ampleur. En 2008, Géraldine Bénichou présentait avec la Compagnie du Grabuge Les Larmes d’Ulysse, dans le cadre des Nuits de Fourvière. En 2016, « On dirait l’Odyssée » porté par la compagnie Cipango, sur un texte et une mise en scène de Yeelem Jappain, propose de rapprocher l’histoire des migrants de « celle, si lointaine et pourtant si familière, d’Ulysse ». La même année, le public a pu découvrir « Une autre Odyssée, Requiem pour les migrants morts en Méditerranée »créé par Alexandros Markeas sur un texte d’Erri de Luca, une poésie épique qui décrit l’odyssée des migrants africains vers l’Europe. 

 

Plus récemment, c’est la brésilienne Christiane Jatahy qui évoque l’Odyssée à travers un dyptique : Ithaque – Notre Odyssée I (2018) et Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II. (2019). Elle évoque la question des migrants en résonnance avec la situation politique au Brésil et avec l’omniprésence de la guerre dans le monde. Parmi les codes communs à ces propositions, on trouve une restitution de la pluralité des langues, la multiplicité des pays d’origine, et enfin la diversité et l’universalité des situations de vulnérabilité.

D’après Claire Lechevallier, « On ne saurait considérer ces spectacles comme des adaptations de L’Odyssée. Ils n’ont pas pour vocation d’actualiser l’œuvre d’Homère ni de superposer la fiction antique et le monde contemporaine ». Ce qu’ils montrent c’est des points de rencontre thématiques ou narratifs favorisant un effet d’adhésion. Les créations théâtrales, portées par le récit sensible et politique d’Ulysse, arrivent à sortir l’image du migrant de sa figure indicible pour le projeter au plus près du réel.

Clémence Drack

ZAD

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