Arts du spectacleDémocratieÉcologieInterviewRaconter la crise migratoire autrementZAD is the question

Inverser le rapport d’immigration

Et si raconter la crise migratoire passait par une projection en 2081 ? Quand les mers d’Europe de l’Ouest auront monté, quand la faune et la flore auront été dévastées, restera-t-il aux Européens d’autres choix que de fuir ? Raconter l’exil par l’inversion des rapports d’immigration dans une fable écologique, c’est le pari d’Aurore Streich, auteure de la pièce « Les Immergés ».

ZAD : « Les Immergés » aborde le thème des réfugiés climatiques. Quel est le point de départ du projet ?  

Aurore Streich : Au départ, je voulais jouer dans une pièce qui sensibiliserait à l’environnement et à l’époque je n’en ai pas trouvée. J’ai commencé à l’imaginer en 2017 et à l’écrire en décembre 2018. Dans le futur, à cause du réchauffement climatique, l’Europe du Nord-Ouest risque de devoir migrer, de vivre cette galère. J’ai donc imaginé un texte où les personnages sont des réfugiés climatiques européens. L’histoire est utopique mais réaliste. Je me suis vraiment demandé à quoi ça pourrait ressembler la disparition de la faune, la déforestation, etc. Tous ces trucs là on le sait, mais quand on le montre, c’est plus impactant.

« J’écris Les Immergés pour notre enfant intérieur qui veut voir Il était une fois et notre conscience adulte qui sait que nous devons voir Une vérité qui dérangeJe fais du spectacle vivant : j’aimerais bien qu’on reste en vie. »

Pour quel public l’as-tu écrite ?

Le public que je vise c’est pas un public pour lequel il y a des subventions (rires). Je ne destine pas en priorité cette pièce aux enfants car ils sont parfois mieux informés que les adultes. Et ce ne sont pas eux qui gèrent les factures de gaz. Je voulais viser des gens qui bossent en entreprise, qui ont des dépenses, qui subviennent à leur besoin, qui ont un pouvoir de consommateur et qui ne sont pas dans des démarches où c’est leur priorité. J’avais fait des partenariats avec Make up forever et Amazon. L’idée c’est qu’il y ait un choc à la sortie du théâtre et que ce choc soit suivi d’effets.

Comment s’est déroulée la phase d’enquête ?

J’ai mené des recherches sur l’immigration et l’Environnement. J’ai basé mon récit sur des scénarios possibles imaginés par des scientifiques : Fred Vargas, Jean-Marc Jancovici, Pablo Servigne, Simon Vidal, Aurélien Barrau… J’ai consulté les rapports du GIEC (ndlr Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et d’autres rapports de l’ONU comme celui qui prévoit qu’en 2050, 250 millions de personnes seront réfugiées climatiques. J’ai regardé des documentaires comme « Une vérité qui dérange » d’Al Gore ou « Demain ». Greta Thunberg m’a aussi beaucoup inspirée, et Gaëlle Raymond (ndlr Docteure en Science et génie de l’Environnement) avec qui j’ai pu discuter.

Greta Thunberg devant le parlement suédois, nov. 2019. Crédit : Hannah Franzen / TT News Agency / AFP

L’histoire des Immergés se passe en 2081, à quoi pourrait ressembler le monde à ce moment-là?

Si l’on ne fait rien, les catastrophes naturelles vont s’intensifier. Les côtes de l’Europe de l’Ouest, Amsterdam, Bruges, Hastings… vont subir la montée des eaux. La densité de l’eau va augmenter, ce qui aura pour effet d’affaisser les sols. Certains métaux rares comme le fer vont disparaître. Les êtres humains vont manquer de calcium, de phosphore, de phosphate, ce qui va influer sur leur croissance. Leurs os seront moins solides, malformés. Tous ces phénomènes vont engendrer des migrations. Au cours de mes recherches, j’ai constaté que les gens ne migraient jamais très loin de chez eux. Les personnes vivant au Bengladesh vont beaucoup vers l’Inde par exemple. Il se peut que les Européens de l’Ouest soient parmi les derniers à se déplacer. Il ne restera que peu d’endroits où se réfugier.

Quel futur nous racontes-tu ? 

En 2081, le passage de l’ouragan Marina, entre la Manche et la Mer du Nord, achève d’immerger les côtes européennes. Il faut se réfugier en altitude et au frais. Les chaînes de montagne françaises n’ont plus de neige et la Sibérie a déjà accueilli la moitié des réfugiés asiatiques. La seule chance de survie, c’est d’atteindre le Mont Oural. « Les Immergés », c’est l’histoire de six jeunes européens qui tentent de fuir la monté des eaux par la mer. J’ai essayé de montrer le mouvement, l’insécurité, le manque de nourriture. Le public peut se reconnaître. Ce sont des personnes qui ne sont pas à proprement parlé dans le besoin, mais qui embarquent pour l’imprévu.

Quel était l’angle important pour toi ? Quelles étaient les difficultés ? Dans quels écueils ne voulais-tu pas tomber ?

Je vois le théâtre comme un miroir de la société. Je voulais monter une pièce sur l’environnement mais je sais que c’est un sujet qui peut être rébarbatif. Je voulais faire passer des idées, provoquer une prise de conscience, et je voulais que ce soit drôle ! Mon spectacle est plus comique que moralisateur. Ce n’est pas non plus une comédie car ça ne finit pas bien mais il y a un rythme proche de la comédie. Le récit se situe en 2081, il fallait que l’écriture soit contemporaine, le choix des mots était hyper important. L’argot d’aujourd’hui pouvant être le vocabulaire de demain, j’ai écrit un peu comme je parle, c’est très simple, très accessible. J’aime les grands auteurs, les métaphores de Koltès, la fantaisie de Cocteau. Il y a des passages plus littéraires, comme avec une Terre qui est malade, épuisée, à qui on a tout pris, mais on reste dans un récit de situation. Chaque fois, je me posais la question des enjeux concrets que les personnages devaient affronter. L’objectif était de faire passer des informations au public, mais de situer les informations dans un récit. C’est un théâtre engagé mais un théâtre drôle, pas prise de tête ! Il me semblait important de jouer rapidement car le sujet est urgent. De plus, la situation se passe dans le futur donc le texte évolue avec l’actualité. Et c’est vrai que plus on attend, plus il faut modifier le texte (rires).

Crédit: Marie Le Masson
Crédit : Elise Sauret
Crédit : Elise Sauret
Crédit : Elise Sauret

Ta pièce parle de réchauffement climatique, as-tu aussi envisagé l’impact écologique de ta pièce ?

Pour les décors, on s’est surtout servi d’objets de récupération, on a acheté très peu de choses et si c’était acheté, c’était de seconde main. On a souhaité faire une communication à base de papiers recyclés biodégradables ou compostables ! On utilise des gourdes en inox pour éviter les bouteilles en plastique. On a confié nos ressources au Crédit Coopératif qui investit prioritairement dans des projets durables et environnementaux. En termes d’empreinte carbone, tous nos trajets sont neutralisés par de la plantation d’arbres. On aimerait aussi, à la suite de chaque représentation, mettre en place des débats-conférences pour poursuivre le travail de sensibilisation. Après c’est une démarche qui est aussi très individuelle, certains d’entre nous participent à des actions environnementales, ont adopté un régime alimentaire durable ou utilisent Ecosia (ndlr en moteur de recherche qui plante des arbres dans les régions les plus arides de la planète).

Avec la pandémie de covid-19 et la fermeture des lieux de culture, la pièce a-t-elle pu vivre ?

J’ai présenté une première version dans mes cours de théâtre. On a été primé par le cours Florent par notre participation au festival des automnales qui a vu aussi la nomination de l’une de comédiennes, Mila Besson. On a été soutenu par Ma Petite Planète et La fourmilière qui sont des associations qui militent pour l’écologie. On a été Lauréat du concours de création théâtrale du Crous de Paris et on a obtenu l’aide Quartier Libre de la ville de Paris pour les jeunes. Bref, ça partait vraiment bien ! De fin août à début novembre on était programmé pour 33 dates à la Folie Théâtre, dans le XIème arrondissement de Paris ! Le bouche à oreille commençait à bien fonctionner et la pandémie nous a supprimé pas mal de représentations. Et avec la fermeture des théâtres, les anciennes programmations doivent être reportées. Donc les programmateurs n’ont pas forcément pour priorité de programmer de nouveaux spectacles pour l’instant. On aimerait trouver de nouvelles dates pour permettre à tous ceux qui n’ont pas pu venir d’assister au spectacle, et de jouer à Paris et en région ! 

Tu nous tiendras informé des prochaines dates ?

Bien sûr (rires) !

Crédit : Elise Sauret

Clémence Drack

Aurore Streich est née en 1995 à Levallois-Perret, puis grandit à Singapour et en France. En 2016, elle est admise au National Institute of Dramatic Arts (NIDA) en Australie puis intègre la deuxième année du cours Florent à Paris. Parallèlement, elle fait une classe préparatoire HEC et obtient un master en management des institutions culturelles. « Les immergés » est sa première pièce. En 2020, elle est finaliste du concours d’interprétation Les Planches de l’Icart au théâtre le Palace et est recrutée à la Ligue d’improvisation de Paris.

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