Portrait

Jordane Saget : les lignes d’un nouveau langage décoratif

C’est l’histoire de trois traits dessinés à la craie dans Paris. Ils se répètent, inlassablement ; toujours différents et si reconnaissables. Des stations de métro aux défilés d’Agnès B., ils ont écrit leur propre histoire.

Un langage universel

Au commencement, il y a trois lignes ; à l’arrivée, mille interprétations possibles.

Une quête de sérénité dans la ville

 Les parisiens découvrent ces œuvres au hasard des rues et des stations de métro. Contemplées, piétinées, enjambées, elles sont l’œuvre de Jordane Saget. Avant d’être artistique, sa pratique a été thérapeutique. Il a suffi d’un burn-out pour que ces lignes étranges apparaissent sur son carnet intime et viennent apaiser ses tourments. Une façon pour lui de se canaliser et d’explorer un questionnement entamé depuis l’enfance autour de l’harmonie. Rapidement, les pages ne lui suffisent plus. En 2014, il s’empare de la rue. Sur ce nouveau terrain de jeu, ses lignes s’amusent à épouser les formes difformes de la ville. Une poésie urbaine dans laquelle les rêves des hommes prennent vie.

Une part d’éternité

Ces lignes qui explorent Paris sont construites autour du chiffre « trois ». Dans toutes les cultures, ce chiffre évoque l’équilibre : la Trinité, la relation parents-enfant, la « troisième voie » taoïste » qui vient harmoniser le conflit entre yin et le yang… Dans le jeu du Tarot, la numérologie du « trois » renvoie à l’explosion créative, à la germination, à une éclosion, au besoin humain de maîtriser des réalités existentielles et de se créer sa propre réalité. Ces trois lignes font partie, consciemment ou non, de cet héritage. En somme, elles possèdent ce qu’on pourrait appeler « une part d’éternité » : elles renvoient à un socle culturel universel commun. Quand certains y voient des compositions aborigènes, amazoniennes ou africaines, d’autres décèlent l’empreinte des celtes. Il n’est rien d’étonnant à ce que Jordane Saget reconnaisse que ces lignes « le dépassent » : elles sont l’œuvre de cette force universelle qui nous lie.

Place de Furstenberg, Paris, février 2016 crédit : Marco La Mouche

Un langage interactif

Bientôt, la rue ne lui suffit plus. Ces lignes s’étirent jusqu’au monde de l’Art contemporain. Des collaborations hétéroclites et des explorations variées qui l’invitent à de nouvelles façons de créer. Ces lignes interagissent avec d’autres univers artistiques mais surtout avec le public.

Synergie artistique

La première de ces rencontres sera celle de Jean-Charles de Castelbajac, « sur Instagram ». Rapidement, tout s’enchaîne : des entreprises (Bercy Village, le LCL, Peugeot…), des structures culturelles, (Théâtre national de Chaillot), des institutions (CNRS, Sciences Po Paris…) et des associations (Les Restos du Cœur) font appel à lui.

Il collabore avec d’autres artistes et réalise des œuvres aux confins d’autres discplines. On pense à la collection d’Agnès B. (collection printemps/été 2020) sur laquelle on retrouve les lignes imprimées sur des t-shirts. On pense également à la collaboration avec Yves Saget, son frère tailleur de pierre et meilleur ouvrier de France en Aveyron. Les lignes n’habillent plus seulement des vêtements mais le marbre. Ces oeuvres croisées le conduisent à créer un langage décoratif, questionnant la lumière (avec l’utilisation du banc de Meudon), et les supports (béton, plastique, verre, marbre).

 

 

Agnès B. Collection printemps/été 2020
"Lignes sur verre" au siège du Crédit Lyonnais. ©Jordanesaget
"Cascades de lumière" dans le hall du Splendid à Dax. ©Jordanesaget

Synergie avec le public

La craie est cette étoffe avec laquelle Jordane caresse la ville. Un outil qu’il faut appliquer avec force car le support lui est résistant ; un outil qui favorise l’échange car il prend du temps ; un outil dont le résultat est éphémère et qui invite à profiter de l’instant présent. Ces lignes qu’il dessine donnent lieu à des interactions avec les passants. 

 

Très actif sur les réseaux sociaux, Jordane continue malgré le confinement à tisser des liens. Il réalise sur des photos envoyées par les internautes un tracé virtuel de ses lignes sur l’image. Ce travail, baptisé « 56 jours », sera prochainement édité au profit des Restos du Cœur.

Un langage urbain

Il y a dans le langage décoratif de Jordane Saget une nouvelle façon d’habiller notre environnement. En dessinant sur des supports urbains, il réalise non pas une transformation de l’espace public car rien n’est détérioré mais une ornementation. L’ornementation est un art à part entière. Il s’agit d’éléments décoratifs réalisés dans une démarche visuelle esthétique cohérente, intégrés à un ensemble fonctionnel. L’ornementation est un art qui vient embellir, n’est-ce pas ce dont nos villes auraient besoin ?

 

Qui n’a jamais été accablé par la difformité et l’impersonnalité de nos centres urbains ? Comment rendre ces ensembles harmonieux où il fait bon vivre ? Est-il possible, comme ce fut par exemple le cas avec le courant de l’Art Nouveau, d’utiliser l’ornementation au service du Beau dans nos villes ? Cette question est primordiale car la beauté est ce qui ajoute un supplément d’âme : elle est ce qui éveille nos sens en même temps que notre spiritualité. Y être sensible c’est raviver notre appartenance à la communauté des Hommes.

 

La démarche artistique de Jordane Saget inspire des questionnements multiples autour d’un socle culturel universel commun et des liens qui nous unis. Alors certes, il y a des lignes, mais le chemin n’est pas encore tracé, l’histoire reste à écrire et nous comptons le suivre de près…  

Clémence Drack

ZAD

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