Arts du spectacleLe secteur culturelPortrait

Edith Amsellem, un théâtre à la hauteur de la folie du monde

Elle est une des personnalités marquantes du théâtre français contemporain. Actrice puis metteure en scène, Edith Amsellem œuvre pour un théâtre hors champ ; un théâtre dans lequel le texte et l’espace, se jouant l’un de l’autre, parviennent à ancrer par la fiction des sensations de réel. Une recherche de vérité et d’absolu pour mieux raconter notre humanité.

Éclore

Il n’est pas facile de faire un portrait d’Edith Amsellem ; pas facile de faire entrer dans des cases quelqu’un qui s’évertue à les brouiller. D’abord danseuse classique, formée à l’opéra de Marseille, elle s’ouvre à l’adolescence à de nouveaux territoire : le graphisme, la mosaïque… jusqu’à l’apprentissage de la conception et de la mise en œuvre de projets culturels à la fac d’Aix-Marseille. Le destin la conduit pourtant à ne pas rester dans l’ombre. Eva Doumbia la révèle en lui proposant de jouer Rosette dans On ne badine pas avec l’amour. C’est le début d’une vie de théâtre.  

 

A partir de 2000, elle rejoint Anne Marina Pleys dans les taxithéatres à Marseille, Bruxelles, Metz… Elle invite des artistes à créer des spectacles dans une voiture. Le dispositif devient une bulle dans laquelle la poésie se révèle. Cette aventure marquante lui donne le goût de la superposition : mettre le réel au service de la fiction et la fiction au service du réel, chercher une vérité dans les interstices.

 

Cinq ans plus tard, elle se lance dans une nouvelle aventure avec la compagnie En rang d’oignon. Soucieux de fonctionner sur le principe du collectif, le groupe fonctionne sans chef, sans metteur en scène. Après plusieurs créations, le spectacle « Pierre et le Loup », présenté au Muséum d’histoire naturelle au milieu d’animaux empaillés, sera le spectacle de la rupture. Edith Amsellem affirme un besoin, un besoin indissociable de l’acte de créer : le besoin d’une vision claire et assumée. Pour aller au bout, elle fonde en 2012 une nouvelle compagnie, une compagnie qui prend ses racines dans cette expérience : la compagnie ERD’O.

Grandir

Edith Amsellem exprime le désir fort de faire du théâtre dans des lieux non dédiés, l’idée étant de « mettre en perspective des œuvres, romanesques ou théâtrales, avec des espaces particuliers, pouvant révéler ces œuvres en les faisant vibrer dans la réalité du monde d’aujourd’hui ». Cette approche texte-espace-contemporanéité suggère une forme de radicalité.

 

Pour son premier spectacle, elle met en scène « Les Liaisons dangereuses sur un terrain multisports » d’après Laclos (2012). Les obstacles sont nombreux : elle n’a jamais créé de spectacle, elle n’a pas d’équipe et le lieu qu’elle convoite est habité par des personnes éloignés de cet univers. A force d’échanges, de dialogue et de respect mutuel, on lui fait confiance. Le projet prend vie. Les spectateurs sont conviés à l’ultime match de la carrière libertine de Merteuil et Valmont. Transformés en « dieux du stade médiatisés et starifiés ».

© Antoine Icard

En 2015, Edith Amsellem monte « Yvonne, princesse de Bourgogne sur château-toboggan » d’après Gombrowicz. Une proposition provocatrice pour montrer l’obscénité et la cruauté d’une cour royale détournée en cour de récréation (texte-espace). A chaque représentation, c’est une actrice différente qui joue Yvonne, sans savoir le sort que les autres personnages lui réservent. Une prise de risque saluée par la critique et qui permet d’interroger le rôle de la femme bouc émissaire et le mépris de classe (contemporanéité). Un an plus tard, ERD’O obtient le Prix la meilleure compagnie au Festival International Gombrowicz en Pologne.

© Caroline Victor

En 2018, elle s’empare d’un nouveau sujet violent et revisite Le Petit Chaperon Rouge à la sauce #Metoo. « J’ai peur quand la nuit tombe » est une « invitation à se perdre dans les méandres symboliques de quelques versions originelles du conte ». Dans ce dispositif, Edith Amsellemn propose un théâtre pour parcs et jardins à la tombée de la nuit. Chaque personnage, bloqué dans sa propre fiction, reproduit des schémas ancestraux, des schémas qui veulent qu’une fille ne doit pas s’écarter du droit chemin et qu’un homme soit un prédateur. De la maison de la mère à la maison de la grand-mère, un espace de 80 mètres de long sur 10 mètres de large permet au public de constituer son propre récit.

© Antoine Icard

En 2020, elle présente « Virginia à la bibliothèque ». D’après « Un lieu à soi » de Virginia Woolf, Edith Amsellem revient sur une transmission manquée : celle de la littérature féminine. C’est Virginia en personne qui revient de l’au-delà pour mener cette conférence ; une conférence dans laquelle les esprits qui sommeillent dans les livres viennent bousculer les lieux et provoquer des rencontres insolites. Chaque bibliothécaire qui accueille le spectacle est partie prenante de l’œuvre car l’épilogue est à sa charge : elle partage à son tour l’autrice de son choix.

© Vincent Beaume

Rêver

Au cœur de la démarche d’Edith Amsellem, il y a un profond désir de révolte. Une révolte contre les carcans auxquels on cantonne les femmes, une révolte contre le sort des oublié-e-s et des humilié-e-s, une révolte contre la force des stéréotypes, une révolte contre l’apathie.

 

Dans chaque pièce, elle dote le public d’une mission : celle d’être un-e supporter-trice dans Les Liaisons Dangereuses, d’un-e voyeur-se dans Yvonne ou celui de dramaturge dans J’ai peur quand la nuit tombe. Cette fonction du public redonne au théâtre ses lettres de noblesse : il est un spectacle vivant dans lequel tout devient possible. Et si tout devient possible, pourquoi alors ne pas rêver d’un monde meilleur ? Un monde où les mécanismes odieux de la domination sont dévoilés au grand jour, un monde où le pouvoir est partagé, un monde où chacun a un rôle à jouer, un monde où la violence laisse place à l’humour, la délicatesse et l’empathie.

 

Dans ce combat qu’elle mène, l’art devient une arme. En bousculant les codes, elle fait du théâtre un jeu dans lequel on ne regarde pas seulement un spectacle, mais dans lequel on éprouve le réel. La force de ces récits est le fruit de cette cohérence puissante et charnelle entre un texte, un lieu et un message. Tout devient symboles. Les espaces qu’elle choisit convoquent notre mémoire physique et notre expérience psychique. Qui n’a jamais assisté à des scènes obscènes d’humiliation ? Quelle femme n’a jamais développé des stratégies de survie en rentrant chez elle toute seule le soir ? Qui n’a jamais été victime ? Qui n’a jamais été bourreau ? Ce sont des expériences communes qui marquent les cœurs et qui marquent les chairs.

 

Il fallait oser cette démesure pour parler de notre époque, des sentiments et de la folie du monde. Un théâtre à la hauteur d’aujourd’hui.

Clémence Drack

ZAD

Magazine culturel engagé, ZAD est un webmedia indépendant soucieux de partager des contenus réflexifs sur les arts visuels et le spectacle vivant.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page