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Créer en période de pandémie : comment le Design peut-il répondre aux exigences sanitaires (épisode 2/4)

Face au coronavirus, l’un des enjeux majeurs pour les designers est la recherche de solutions sanitaires dans la conception d’objets et d’espaces. L’utilisation de matériaux hygiéniques, l’agencement spécifique des lieux et la création d’objets nouveaux pensés pour la distanciation sociale constituent les principaux axes de ces réflexions. Reste que, parmi ces innovations, l’ambition doit être celle d’un futur désirable.

Le Design Hygénique : quels sont les meubles corona-compatibles ?

Dans cette période particulière où les contacts humains et environnementaux peuvent être sources d’épidémie, quels sont les matériaux compatibles avec ces exigences sanitaires ? Quelles formes nos meubles doivent-ils privilégier ?

Les aptitudes hygiéniques des matériaux naturels

Avec la pandémie de grippe espagnole (1918-1920), les designers avaient déjà amorcé une réflexion autour de la conception de meubles capables de limiter les contaminations. Plusieurs modernistes de l’Ecole du Bauhaus (créée en 1919, en pleine pandémie donc) ont, entre autres raisons, cherché à éviter au maximum les tissus et à privilégier le bois et l’acier.

 

Par rapport à des matériaux chimiques comme le plastique, le bois et l’acier disposent de propriétés naturelles idéales qui leur permettent d’évacuer l’eau et l’humidité. Pourquoi est-ce si important ? Les germes, c’est-à-dire l’ensemble des micro-organismes à l’origine de maladies infectieuses, ont besoin d’humidité pour croître et se reproduire. Le bois comme l’acier sont donc des terrains hostiles aux virus où ils ne peuvent survivre.

Les formes à privilégier

En plus des matériaux, le Design Hygiénique tient également des considérations relatives aux formes des objets, l’enjeu étant de limiter le risque d’accumulation de microorganismes et de favoriser le nettoyage des surfaces. Ces préoccupations impliquent de concevoir des meubles dont les surfaces soient lisses, les soudures parfaitement alignées, les joints éventuels non-affleurant et les bras-morts exclus.

 

Parmi les réalisations des modernistes, on retrouve un grand nombre de créations dont les propriétés répondent à ces exigences. Les surfaces des meubles sont en bois, travaillées de façon non-anguleuses, et l’acier est tubulaire. Leurs recherches s’intéressent aux meubles mais pas seulement : l’organisation de la ville et des intérieurs est également conçue dans cette même perspective.

KNOLL chaise CESCA by Marcel Breuer (Hêtre noir laqué - Paille de Vienne et acier)
Fauteuil en bois pour Isokon Furniture Company, Marcel Breuer, 1936

Des espaces de vie spécialement aménagés

« Une maison n’est habitable que lorsque la lumière abonde 

[et que] les parquets et les murs sont nets » 

Le Corbusier

Désencombrer les intérieurs

Les modernistes privilégient une architecture et un aménagement a-ornementés. Les raisons en sont esthétiques mais aussi sanitaires ! Les gouttelettes porteuses de germes peuvent sécher et survivre dans la poussière domestique. En éliminant les éléments de décoration, on élimine l’accumulation de poussière et donc le risque de contamination.  

L’architecte suisse Le Corbusier préconise ainsi des intérieurs sans tapis ni meubles encombrants : les sols et les murs sont nus. 

Villa Savoye, Le Corbusier : extérieur
Villa Savoye, Le Corbusier : intérieur

Le pouvoir désinfectant de la lumière

On le sait depuis longtemps, les ondes des rayons ultraviolets ont des propriétés germinicides. A son contact, les microorganismes deviennent incapables de se reproduire et perdent leur pouvoir d’infection. La lumière du soleil, associée à la ventilation naturelle de l’air et à la nature, constitue un recours efficace dans la lutte contre les pandémies.  Les réalisations modernistes témoignent une fois de plus de ces considérations avec la construction de bâtiments aux grandes ouvertures et disposant d’accès facilités vers l’extérieur (terrasses, balcons, toits-terrasses).

Source : Pinterest
Source : Pinterest

La distanciation sociale, nouveau paradigme du Design ?

Si les conceptions modernistes vont certainement faire l’objet d’un regain d’intérêt, les évolutions technologiques actuelles rendent possible des réalisations nouvelles. De nombreux designers et architectes se sont ainsi intéressés à la question de la distanciation sociale dans les lieux de vie communs.

Eviter les regroupements de population

Alors que certains voient la fin des open-spaces, d’autres imaginent des espaces qui concilient les exigences d’ouverture et de barrières.

 

C’est le cas des réalisations de Patrick Jounin dont les projets pour la restauration cherchent à « recréer une architecture intérieure avec des barrières physiques les plus élégantes et légères possibles ».

Dispositifs de distanciation sociale, pour les bistrotiers et les restaurateurs présentés lors d’une rencontre entre le Président Emmanuel Macron, et un groupe de professionnels de la restauration et de l’hôtellerie, vendredi 24 avril. Patrick Jouin

Autre solution pour la restauration, le projet Plex’Eat du designer-décorateur Christophe Gernigon : « J’étais inquiet pour les restaurateurs. J’ai alors réfléchi à un dispositif qui permettait de retrouver la convivialité autour d’une table mais sans prendre de risque ».

Plex’Eat (Christophe Gernigon Studio)

La société milanaise Caimi Brevetti a imaginé pour les bureaux des paravents à base de tissus bioactifs dont les ions d’argent possèdent « un effet antimicrobien permanent ».

Paravents Safe Design, Michele de Lucchi pour Caimi Brevetti

L'ère du sans-contact

Les boutons des ascenseurs, les interrupteurs et les poignées de portes constituent des surfaces qui, dans les lieux publics, sont touchées toute la journée par un très grand nombre de personnes. Ils sont de fait parmi les premiers lieux de la contamination. Difficile pourtant de s’en passer. De nombreux designers ont cherché à relever ce défi en proposant des solutions innovantes.

Les commandes vocales pourraient ainsi s’appliquer aux ascenseurs comme aux interrupteurs. La technologie de détection de mouvement serait quant à elle généralisée sur des fonctionnalités comme l’ouverture des portes. Enfin, les téléphones portables seraient à même de commander d’autres objets connectés. 

 

A côté de ces innovations technologiques, des « objets-tampons » entre deux surfaces ont été imaginés afin de limiter les contacts avec l’environnement extérieur. C’est le cas de l’ouvre-porte mains libres conçu par la société Materialise. Le projet est constitué de deux pièces – que l’on peut télécharger gratuitement et imprimer en 3D-, qui se fixent grâce à deux vis sur la poignée. 

L’ouvre-porte mains libres (Materialise)

Une autre solution est celle apportée par Yanook. Ce crochet multi-usages d’à peine 20 grammes conçu par la société Nconcepts permet de toucher sans contact un grand nombre d’objets : ascenseur, sonnette, interrupteur, codes de carte bleue… Sa forme particulière lui permet également d’accrocher les portes afin de les tirer ou de les pousser.

Yannook (Nconcepts)

"Il faut dessiner un futur enviable pour tous"

Reste que ces innovations ont parfois des allures d’un futur aseptisé, robotisé, déshumanisé. Demain reste encore à écrire et si futur il y a, il doit être désirable. Dans une interview accordée au Monde, le designer belge Ramy Fischler défend l’idée d’un design pouvant accompagner une pensée de l’homme qui révolutionne nos imaginaires.

 

Selon lui, le design de demain doit célébrer la différence, apporter des solutions aux personnes pour lesquelles le monde n’est pas adapté (les personnes âgées, les personnes porteuses d’un handicap…) pour que vieillir ne fasse plus peur peur. Le design doit également jouer un rôle en contribuant à diffuser l’idée que l’homme n’est pas au-dessus de la nature mais qu’il en fait partie. Repenser la façon dont on habite la Terre, en harmonie avec le vivant. Dans ce futur désirable, il est aussi question de partage. Le monde entier a découvert les métiers essentiels : cette prise de conscience collective que l’on a besoin des autres.

Clémence Drack

ZAD

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