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Aglaé Bory « Il faut remettre l’individu au centre de l’image »

Elle vient de recevoir le tout premier Prix Caritas de la photographie sociale. A Calais ou au Havre, Aglaé Bory nous parle de ces « conversations silencieuses » où la souffrance la plus extrême fait place à des instants de grâce et de vérité. Des images saisies au plus près des intériorités qui questionnent le regard que l’on porte sur l’exil.

ZAD : Bonjour Aglaé, vous êtes photographe et vous réalisez un travail : « entre documentaire et fiction ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Aglaé Bory : Ça fait 20 ans que je travaille comme photographe de presse et de commande et comme photographe-auteure avec un travail en résidence ou des travaux que je diffuse ensuite dans des festivals. Ces deux aspects ne sont pas dissociés, tout se nourrit. Pour la presse, je réalise plutôt du portrait et des reportages. Certaines fois j’ai des commandes plus institutionnelles ou plus « corporate ». Généralement, les gens sont au centre de mes préoccupations  

« Je suis attirée par ce qui n’est pas visible, par l’intérieur. Quand je photographie les gens c’est ça qui m’anime. »

Quand avez-vous commencé à traiter de la thématique de l’exil ?

Ça date de 2016 quand j’ai commencé à aller à Calais sur invitation de l’association Derrière les œuvres et qui m’avait laissée carte blanche. On a reversé les fonds récoltés à une structure qui s’appelle l’Auberge des migrants. Cet aspect là était important, il fallait soutenir financièrement cette association qui était particulièrement active du temps de la jungle. J’ai commencé le travail sur l’exil là bas et puis j’ai poursuivi avec une commande du CNAP qui a invité des photographes à travailler sur les flux (ndlr : une commande exposée en ce moment dans le cadre des Photaumnales). J’ai travaillé sur les parcours migratoires, en me focalisant sur l’attente, les lieux du parcours avec les instances décisionnaires qui statuent sur l’obtention du titre de réfugié. Et puis j’ai également travaillé ce thème au Havre sur une invitation du festival Le goût des Autres.

Ça vous est arrivé plusieurs fois de mêler la pratique photographique et l’action concrète ?

En 2017 dans le cadre du « off » du festival d’Arles j’avais organisé une tombola en marge d’une exposition de mon travail, avec le soutien de l’agence Saatchi Little Stories. Nous avions reversé de l’argent à SOS Méditerranée qui est une association que je soutiens depuis. D’un côté il y a le besoin de rendre des problématiques visibles, c’est le travail des photographes, et de l’autre le besoin concret de financement d’actions que ce soit pour de l’entraide, du sauvetage, de la distribution de repas… C’est une question de survie. À l’Auberge des migrants et au sein de SOS Méditerranée, il y a des personnes très au contact des situations d’urgence.

Quelle est la particularité de ces rencontres ? Avec des personnes qui sont en situation d’exil.

Chez ces personnes, il y a besoin de raconter leur histoire, leur périple, ils ont vu des gens mourir, ils ont perdu des proches et l’arrivée est traumatisante avec la crise de l’accueil. Ce n’est pas une mince affaire, en tant que photographe, de se sentir légitime à travailler dans ces conditions, d’être respectueux de ce qui se passe. C’est un travail d’équilibriste ! Pour « Odyssées » (Havre) et « Les invisibles » (Calais), j’ai privilégié des temps d’échange. L’enjeu était qu’ils ne m’assimilent pas aux photojournalistes qui ont pu avoir tendance à transformer la vie en événement-spectacle, à montrer la misère, à caricaturer les représentations et à cristalliser un certain fantasme.

Quel regard portez-vous justement sur cet écueil de la représentation journalistique et de la figure « migrant » ?  

« Migrant » est un mot compliqué, il catégorise et simplifie les gens. C’est devenu galvaudé, péjoratif, très réducteur. C’est comme ça qu’on les a montrés et qu’on les a accueillis. « Migrant » c’est dur, cela signifie qu’ils sont dans un espace intermédiaire qui les exclu. C’est un mot qui les rend impuissants, un terme très vague qui ne reflète que de façon partielle leur réalité. C’est comme s’ils étaient tous les mêmes, il n’y a plus d’individualité. Oui, ils arrivent par les mêmes chemins, ils suivent un parcours européen assez tracé qui varie en fonction de la politique d’accueil de l’Europe et du Nord de l’Afrique, mais derrière ça il y a des situations très différentes. Il faut arriver à mettre un visage sur ces situations. Dans mon travail j’ai essayé d’oublier que ce sont des gens qui arrivent et j’essaye de me concentrer sur ce qu’ils sont à ce moment là, sur leurs projets, leur individualité.

 

 

« J’essaye de ne pas axer sur le misérabilisme mais de leur offrir un espace de liberté à travers la photographie, de rentre hommage à leur existence. »

Comment juger de la légitimité d’une image ?

Toute la réflexion de Marie-José Mondzain sur l’image est à ce propos tout à fait passionnante. Ce qu’elle dit c’est qu’il faut remettre l’individu au centre de l’image. Il faut considérer une image par rapport à ce qu’elle produit : est-ce qu’elle prend la parole, est-ce qu’elle la confisque, est-ce qu’elle la donne ? Et cette question là est un critère pour juger de la légitimité d’une image. Dans le cas des personnes en situation d’exil, il ne faut pas oublier que la procédure est tellement longue, qu’elle vient nier et supprimer les espaces de liberté intérieur, même dans leur tête ! On a besoin du regard de l’autre pour exister et la photo sert à les faire exister car elle est une preuve de l’existence. C’est ça moi qui m’appelle. Quand je photographie ces gens, c’est une façon de les « sauver » de l’oubli.

GALERIE PHOTOS LES INVISIBLES

Dans quel héritage inscrivez-vous votre travail ? Quelles sont vos inspirations ?

C’est l’écrit qui m’inspire l’image. L’écrit vient fabriquer du sens, de la pensée, et c’est ce que j’essaye de photographier. Sarah Moon dit « Ma photographie est une réaction, je ne cherche pas à dire je cherche à voir », moi c’est l’inverse ! La résonnance des mots, la force de la dénonciation des textes, c’est quelque chose que j’essaye de faire en image. J’appelle ça des « conversations silencieuses ». J’en ai partagé un certain nombre avec ces personnes que j’ai photographiées. Après je me reconnais dans le travail d’autres photographes comme Samuel Bollendorff, Samuel Gratacap, Bruno Serralongue qui ont des approches tout à fait intéressantes sur ces thématiques.

Dans ces « conversation silencieuses », que nous disent-ils ?  

On a tous des espaces intérieurs qui sont finalement nos derniers espaces de liberté. À Calais ou au Havre, les gens ont des choses à dire très profondes, très troublantes, très belles, sur le sens de l’existence, ce qu’ils ont perdu, leur identité, leurs croyances, la confrontation des cultures. Tout ça les mène à avoir des réflexions très fortes. J’ai essayé de rendre cette profondeur visible. Ce ne sont pas juste des êtres de passage qui viennent prendre, ce sont des personnes magnifiques qui ont une grandeur d’âme. Ils sont animés par des choses très belles, très puissantes. Ces espaces intérieurs sont des espaces de mémoire et d’avenir. Les paysages participent à représenter ces espaces métaphoriques. La mer est un espace à investir où tout est possible. C’est ce qui est devant eux. L’exil est quelque chose de très fort à vivre, avec ce retour qui est central parce qu’il est à la fois craint (peur d’être renvoyé, que leurs efforts soient réduits à néant, le danger du retour) et espéré (de pouvoir y retourner un jour, c’est leur pays, leur attache affective, leur culture, leur famille). J’ai essayé de photographier l’intérieur, cette ambivalence, leur ressenti.

GALRIE PHOTOS ODYSSEES

Comment ces projets ont-ils été vécus par les participants ?

Les demandeurs d’asile attendent parfois deux ans, deux ans et demi. C’est compliqué pour eux, ils n’arrivent pas à se projeter, ça génère du stress. C’est une attente assez insupportable qui bouffe l’énergie alors que ce sont des personnes relativement jeunes qui ont beaucoup de potentiel. Ils ont envie de sortir de leur quotidien et de participer à quelque chose qui va créer du sens et permettre un échange avec les autres. Qu’un photographe prenne en charge ce qui leur arrive et en fasse quelque chose, qu’il y ait un espace de rencontre et de compréhension, c’est une façon de légitimer leur présence ici, de faire comprendre leur désarroi.

L’engagement est-il central dans votre travail ?

 

 

 

« L’image a une énorme responsabilité, encore plus aujourd’hui où elle est partout, à un point tel qu’on ne sait plus où existe le monde. »

Quand on est photographe, c’était dur de ne pas s’emparer de ces sujets là, comment passer à côté ? La photo a un lien très fort avec le témoignage. Il s’agit de documenter le monde. Moi quand j’ai commencé je n’étais pas submergée d’images comme on l’est aujourd’hui. Il y a beaucoup de photographes, des gens qui font des images de tout, tout le temps. Une image c’est devenu banal ! Mais a quoi ça sert d’en faire, il y en a déjà tellement. Le problème ce n’est pas la profusion, c’est qu’on ne se pose même pas la question de l’image, c’est devenu une extension du réel. On consomme de l’image 24/24, on ne sait même plus pourquoi, elles sont toutes pareilles. Ces relations à l’image sont préoccupantes. Elles nous rendent impuissants.

Comment faire pour que cette profusion d’image ne nous rende pas impuissants ?

Il y a un lien entre l’action sociale et la photographie qui documente. Il faut que l’image puisse être un espace de pensée, de rencontre, qui permette de passer à l’action. J’encourage toutes les pratiques de médiation, de rencontre avec les auteurs, les photographes, les publics, et à l’école où on manque d’éducation à l’image ! Qu’est-ce qu’on fait du monde ? Qu’est-ce qu’on propose ? Quelle réflexion l’image suscite ? Il y a des images qui sont très belles, très iconiques, très bien cadrées, symboliques et en même temps qui peuvent figer dans la beauté plastique des situations dramatiques. Olivier Jobard par exemple refuse catégoriquement l’esthétisation de toutes ces problématiques, comme si les esthétiser c’était les trahir. Moi je suis partisane du fait que ces personnes doivent avoir accès à la Beauté car ils sont le plus souvent uniquement dans la souffrance. Je fais le choix délibéré de leur offrir un espace de beauté et de contemplation.

Propos recueillis par Clémence Drack

 

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